Sophie Calle et Serena Carone

11 novembre 2017

L'annonce d'une exposition de Sophie Calle est toujours un événement. En ce moment c'est à Paris que les passionné.e.s de l'impalpable multi-talentueuse se ruent. Elle y investit les trois étages du musée de la Chasse et de la Nature, associée à l'artiste tridimensionnelle Serena Carone pour un « Beau doublé, monsieur le Marquis ! ». Un titre prometteur qui tient parole : le doublé est en effet beau.

L'histoire commence bien avant la rencontre de Sophie Calle et du musée de la rue des archives. Marquée par le récent décès de son père et mentor Bob Calle (cancérologue et collectionneur d'art contemporain réputé) elle se retrouve pendant un temps incapable de créer. En recherche d'inspiration elle finit par la trouver comme souvent dans un récit autobiographique et revient, non sans ironie, avec le thème de la mort. 

Le jeu de piste

Fidèle à la problématique des oeuvres de Sophie Calle, le visiteur est livré à un parcours labyrinthique. Telle une quête on aborde le premier étage entre mille et un objets qui nous attirent et font stopper le regard sur les courts textes des artistes. La scénographie signée Sonia Voss prend à revers les expositions traditionnels : exit les encarts explicatifs, ce sont les extraits autobiographiques (à prendre comme matière à part entière) dissimulé sur les étagères qui documentent les sculptures ou installations des deux femmes. 

 

C’est récits d’instants insolites, de souvenirs d’enfance, d’amours, font un va-et-vient avec les sculptures de Serena Carone. il est alors difficile de délimiter ce qui appartient au musée : les artistes se répondent et interagissent avec les animaux empaillés déjà présents. C’est sur cette fine frontière que se joue l’exposition, le charme opère lorsque l’on se perd dans l’amas d’objets, oscillant un temps dans l’Histoire puis dans leurs histoires.

 

Le langage entre poursuite et relation : évolution d’une chasse à l’amour

Si l’exposition propose une quête des oeuvres, il en est de même du propose des artefacts. Le deuxième étage matérialise la recherche de l’autre, que cela soit par la retrospective de Suite Vénitienne (1980) où Sophie Calle nous balade à travers les rues de la cité italienne, ou avec Le Chasseur Français qui renvoie aux annonces passées par des messieurs en recherche affective. Du journal du XIXè siècle à Tinder, on s’amuse (ou pas) des critères recherchés et du langage employé. Là encore, la quête utilise l’écrit pour permettre le voyage dans le temps.

Cette chasse à l’amour ne s’arrête pas là. Parmi les têtes d’animaux de la salle des trophées, on retrouve des photographies de délinquant américains pris pour cibles lors des entrainements de la police. Sophie Calle abat la frontière entre l’humaine et l’animal. Le sort des individus humanise les animaux en mettant au niveau de la proie. ils ne peuvent être déviés du thème de la mort, motif originel de cette exposition. 

“Que faites vous de vos morts ?” 

Dans cet antre de la conservation d'espèces et d’artefacts issus d’une pratique controversée comme l’est actuellement la chasse, les deux créatrices jouent habilement la carte de l’hommage. Sophie Calle, amatrice d’animaux naturalisés, a pour habitude de nommer ses animaux des noms de ses proches sur le principe de la morphopsychologie¹. Réalisé par Serena Carone, Mes morts est composé d’un gisant de Sophie Calle entouré d’animaux naturalisés tirés de sa collection personnelle.
Cet assemblage souligne dès lors ce processus de deuil propre à l'artiste. Un deuil qui se traduit par le besoin de détenir une part de la personne en la transposant chez un animal. Entre le deuil et l’inspiration, Sophie Calle boucle sa démarche avec “Que faites vous de vos morts ?”. Les visiteurs livrent leurs remarques dans un carnet dédié à être exploité par la suite. 

On en ressort avec un sentiment rare. En partageant leur souvenirs, Sophie Calle et Serena Carone créés un rapport de proximité, non seulement entre art contemporain et musée scientifique, mais aussi entre l’artiste et les visiteurs, imprégnés de leurs récits.

 

Pour aller plus loin...

Retrouvez toutes les photos dans la galerie : http://www.lesmusesdeparis.com/photos/sophie-calle-et-serena-carone-5 

Serena Carone est une plasticienne connue pour ses sculptures en cire ou en étain (notamment Nimeño II réalisé en 1994), dans ce lieu insolite qu’est le Musée de la Chasse et de la Nature. 

Galerie Perrotin : https://www.perrotin.com/fr/artists/Sophie_Calle/1#biography

Festival Crossing the line : https://crossingthelinefestival.org/2017/about/

¹ Morphopsychologisme : Étude des corrélations entre certaines caractéristiques structurales de la forme humaine et certaines caractéristiques psychiques fondamentales de la personnalité.

Marie-Benjamine Barbaux

Crédit photo : Marie-Benjamine Barbaux

EnregistrerEnregistrer

EnregistrerEnregistrer

EnregistrerEnregistrer

EnregistrerEnregistrer

EnregistrerEnregistrer

EnregistrerEnregistrer