Jean-Paul Sartre, Les Mots, ou comment écrire lui a permis d’exister

07 novembre 2017

Par Marie Legrand 

Les Mots, oeuvre autobiographique et récit d’enfance, plonge le lecteur dans les origines de la vocation de Sartre, et permet de comprendre comment est née sa vision particulière de l’écrivain, détachée de l’idée d’un être mythique et doté d’un talent inné. 

Dans Les Mots, Sartre évoque son enfance. Une enfance qui s’avère être d’un calme et d’un ennui tragiques, qu’il décrit comme une « comédie » : un quotidien ordinaire, insignifiant, qui lui donne l’impression qu’il ne fait que jouer un rôle, celui de l’enfant adorable, afin de se placer au centre de l’attention de ceux qui l’entourent. Les Mots nous livre les secrets du chemin qui conduisit ce jeune individu en quête d’existence à l’écriture. 

Devenu orphelin de père très tôt, Sartre est élevé par sa mère au sein de la famille de celle-ci. Il entretient avec elle un lien de complicité très fort et presque fraternel ; pourtant un profond sentiment de solitude l’habite dès sa plus tendre enfance et jusqu’à son entrée au lycée Henri IV à Paris, évoquée dans les dernières pages de l’oeuvre. Karl, son grand-père maternel, est un homme hautement cultivé, professeur d’Allemand à l’Institut des Langues Etrangères. Il s’efforce de donner une éducation au jeune garçon, qui fait des fautes d’orthographe et qui a parfois le malheur d’avoir des lectures peu recommandables aux yeux d’un homme lettré, comme les feuilletons dans les revues pour enfants. Car là est bien le sujet central des Mots : la lecture. L’enfant en proie à un ennui profond, au sein d’une famille de petits bourgeois - c’est ainsi qu’il perçoit le milieu qui le vit naître - ne doit son salut qu’à la lecture. L’immense bibliothèque de son grand-père l’initie à la littérature et il lit, sans les comprendre, les écrits d’une multitude d’écrivains français : Les oeuvres de Corneille et de Victor Hugo, par exemple, figurent parmi ses premières lectures. C’est alors qu’il se rend compte que les livres résistent à l’épreuve du temps, et qu’écrire mène à une forme d’immortalité, puisque tant de générations successives fréquentent les mêmes auteurs. Les livres deviennent son obsession : « J'avais trouvé ma religion : rien ne me parut plus important qu'un livre. » 

C’est tout naturellement que ce garçon, déjà à la fois immense lecteur et individu en quête de reconnaissance, se met à écrire à l’encre noire dans des cahiers qu’il remplit de récits et de fautes, sans jamais se relire, car il n’aime pas ça. Ses premiers écrits sont inspirés des histoires qu’il lit dans ses journaux, qu’il recopie et auxquelles il ajoute progressivement des modifications. Lorsqu’il se met à créer ses propres histoires, il trouve dans l’acte d’écriture un sentiment de toute puissance : Les mots qu’il trace font vivre et mourir des êtres. Les mots le font exister. Il s’émerveille de pouvoir mettre en danger, d’un seul geste, mille héros, et de les sauver si bon lui semble. Quand son grand-père lui fait comprendre qu’il a l’âge de choisir une vocation, c’est celle d’écrivain que choisit ce garçon qui n’a pas dix ans. 

 

 

Sartre explique que, dès son plus jeune âge, il s’inquiète de ce qu’il ne manquerait à personne s’il venait à être absent. C’est pourtant bien à la catégorie de ceux dont l’absence est remarquée que Sartre appartient aujourd’hui. Aux côtés de Simone de Beauvoir et de Raymond Aron notamment, Sartre fut en 1945 le directeur fondateur de la revue Les Temps Modernes : De rang international, cette revue philosophique et littéraire - toujours publiée aujourd’hui - fut dès lors lieu de débats et d’ouverture politique sur le monde à travers les écrits d’intellectuels célèbres et de toute origine.

Pour aller plus loin…

Ses principaux écrits philosophiques

L’Etre et le Néant, 1943

L’Existentialisme est un humanisme, 1946

Et pour mieux connaître la bibliographie et la pensée de Sartre 

A lire :  Michel Contat, Michel Rybalka, Les Écrits de Sartre. Chronologie et bibliographie commentée, Editions Gallimard, 1970

A voir  : Sartre par lui-même, d’Alexandre Astruc et Michel Contat, 1976

 

Actualité : 

Alors que des documents historiques concernant l’assassinat de JF. Kennedy ont été rendus publics il y a quelques semaines, d’autres documents de cette époque et sans lien avec l’événement ont fait apparaître le nom de Jean-Paul Sartre. Celui-ci, ainsi que sa compagne Simone de Beauvoir, sont mentionnés aux côtés de l’actrice Catherine Deneuve dans un rapport de la CIA de 1969 concernant des activistes anti-guerre du Vietnam. Ces trois personnalités auraient fourni une aide financière à une organisation venant en aide à des déserteurs pendant le conflit. Les prises de position anti-militaristes de l’écrivain ont quant à elle toujours été bien connues de tous. Le philosophe, auteur de L’Etre et le Néant était aussi un intellectuel engagé du XXème siècle. Il refusa par ailleurs le prix Nobel de littérature en 1964, rejetant l’idée d’être « transformé en institution ». Sartre estimait que ses prises de position ne devaient pas être entravées par le poids d’une affiliation à une quelconque institution.